Sur la colline qui domine Ascona et le lac Majeur, Monte Verità occupe une place singulière dans l’histoire culturelle de la Suisse. Le site n’est pas seulement un belvédère tessinois : il fut, dès le début du XXe siècle, un lieu d’expérimentation sociale, de recherche spirituelle et de création artistique. Son histoire réunit des réformateurs de la vie, des danseurs, des écrivains, des penseurs et des visiteurs attirés par un environnement éloigné des conventions urbaines.
Une communauté fondée autour de la réforme de la vie
Monte Verità prit forme autour de 1900, lorsque plusieurs personnalités venues d’Europe centrale s’installèrent sur la colline au-dessus d’Ascona. Parmi les fondateurs figurent Ida Hofmann, Henri Oedenkoven, Lotte Hattemer et Karl Gräser. Ils étaient liés au mouvement allemand de la Lebensreform, ou « réforme de la vie », qui critiquait certains aspects de l’industrialisation et de la société bourgeoise de l’époque.
Leur projet accordait une grande importance à une existence plus proche de la nature. L’alimentation végétarienne, l’exercice physique, l’exposition au soleil, l’air libre et différentes formes de pratique spirituelle faisaient partie de cette recherche. Monte Verità fut également associé à des conceptions naturistes, même si les personnes qui y vécurent ou le fréquentèrent ne partageaient pas toutes les mêmes convictions.
Le site accueillit d’abord une communauté et un établissement de cure. Au fil du temps, il devint un point de rencontre pour des milieux très divers : réformateurs sociaux, artistes, danseurs, théosophes, anarchistes et intellectuels. Cette diversité explique pourquoi Monte Verità ne se laisse pas enfermer dans une définition unique. Il fut à la fois un lieu de retrait, un espace de représentation et un laboratoire d’idées.
Le paysage comme partie intégrante de l’expérience
La situation géographique contribue largement à l’identité de Monte Verità. La colline s’élève à environ 320 mètres au-dessus du niveau de la mer, au sud-ouest d’Ascona. Depuis ses chemins et ses clairières, le regard porte vers le lac Majeur, les reliefs du Locarnese et les montagnes tessinoises.
Le paysage n’est pas un simple décor ajouté après coup à l’histoire du lieu. Pour les premiers habitants de Monte Verità, le rapport au soleil, à la végétation, à la marche et aux saisons faisait partie du projet de vie. Aujourd’hui encore, les sentiers, les arbres et les points de vue permettent de comprendre pourquoi cette colline a attiré des personnes en quête d’un autre rythme quotidien.
- Une position dominante sur Ascona et le lac Majeur ;
- un environnement boisé propice à la marche et à l’observation du paysage ;
- une architecture qui témoigne de plusieurs périodes du site ;
- un dialogue constant entre nature, mémoire et création artistique.
Des artistes et des intellectuels dans l’orbite de Monte Verità
La réputation de Monte Verità dépassa rapidement les limites du Tessin. Le lieu est associé à l’histoire de la danse moderne, notamment grâce aux recherches de Rudolf Laban et aux pratiques de mouvement développées dans l’environnement d’Ascona. Des danseuses et des danseurs liés aux courants modernes y trouvèrent un cadre favorable à l’improvisation, à l’expression corporelle et à la remise en question des formes académiques.
Le site entra aussi en relation avec des artistes et des penseurs attirés par les mouvements réformateurs de l’époque. Les noms d’Isadora Duncan, de Mary Wigman, de Carl Gustav Jung et d’Erich Mühsam sont régulièrement évoqués dans l’histoire culturelle de Monte Verità et de la région d’Ascona. Ces rapprochements doivent toutefois être replacés dans leur contexte : toutes les personnalités associées au lieu n’y ont pas vécu de manière permanente et leurs liens avec la colline furent de nature différente.
Hermann Hesse et le contexte tessinois
Hermann Hesse est l’une des figures littéraires les plus souvent citées lorsqu’il est question du Tessin et de Monte Verità. L’écrivain allemand, installé en Suisse, séjourna à plusieurs reprises dans la région tessinoise. Ascona et ses environs appartenaient à l’espace culturel dans lequel il chercha une vie plus simple, en contact avec la nature et éloignée des centres de pouvoir européens.
Il serait néanmoins réducteur de présenter Monte Verità comme le « lieu de Hermann Hesse ». L’histoire de la colline est antérieure à la notoriété de l’écrivain et repose sur une communauté beaucoup plus large de fondateurs, d’habitants, d’artistes et de visiteurs. Hesse constitue une porte d’entrée littéraire vers le Tessin, mais il ne résume ni l’histoire du site ni la pluralité des idées qui s’y sont rencontrées.
Monte Verità se comprend moins comme le domaine d’une célébrité que comme un carrefour où se sont croisées plusieurs manières d’habiter, de penser et de créer.
Le musée et les traces matérielles du passé
Le complexe muséal de Monte Verità permet d’aborder cette histoire à partir de documents, d’objets, de photographies et de bâtiments conservés sur la colline. La Casa Anatta occupe une place centrale dans la présentation du site. Son architecture et ses espaces intérieurs rappellent les différentes phases de l’occupation de Monte Verità, depuis la communauté réformatrice jusqu’à sa transformation en lieu culturel.
D’autres constructions, dont la Casa Selma et la Casa dei Russi, complètent ce parcours. Elles témoignent de la diversité des habitants et des usages du domaine. Les bâtiments ne racontent pas tous la même histoire : certains évoquent les premières expériences communautaires, tandis que d’autres renvoient aux visiteurs, aux expositions et aux activités culturelles qui ont contribué à la renommée du lieu.
Les présentations consacrées à Monte Verità ont également été marquées par le travail du commissaire d’exposition Harald Szeemann, qui a contribué à faire connaître l’importance historique et artistique de la colline. Le musée ne se limite donc pas à une collection biographique. Il met en relation l’architecture, les mouvements de réforme, la danse, la littérature, les arts visuels et l’histoire des idées.
Une mémoire qui dépasse la nostalgie
Monte Verità pourrait être réduit à l’image romantique d’une enclave bohème située au bord du lac Majeur. Cette représentation est séduisante, mais elle ne suffit pas. Le site permet aussi d’étudier les tensions de la réforme de la vie : le désir de liberté face aux règles collectives, la recherche d’un retour à la nature face aux réalités sociales, et l’idéal d’une communauté confronté aux différences entre ses membres.
Son héritage reste actuel parce qu’il pose des questions toujours compréhensibles : comment organiser une vie moins dépendante des habitudes dominantes ? Quelle place donner au corps, au paysage et à la création ? Comment une communauté peut-elle accueillir des convictions différentes sans perdre son identité ? Ces interrogations expliquent l’intérêt durable de Monte Verità pour les visiteurs, les chercheurs et les amateurs d’histoire culturelle.
Visiter Monte Verità avec un regard historique
Une visite gagne à associer plusieurs dimensions. Les chemins de la colline donnent accès au paysage qui a nourri l’imaginaire du lieu. Les bâtiments et le musée permettent ensuite de replacer ce paysage dans une histoire précise, faite de projets communautaires, de pratiques artistiques et de débats intellectuels. La découverte est ainsi plus riche lorsqu’elle ne se limite pas aux noms célèbres.
À Ascona, Monte Verità apparaît finalement comme un site où la géographie et la culture sont indissociables. Hermann Hesse, les pionniers de la réforme de la vie, les danseurs modernes et les artistes qui y furent associés appartiennent à une mémoire commune, mais chacun n’en représente qu’un aspect. La véritable singularité de la colline réside dans cette superposition de récits, toujours lisibles entre les arbres, les bâtiments et l’horizon du lac Majeur.
